Julien Baker, partager chagrin et pardon

Cet article aborde des éléments autobiographiques aux thèmes qui peuvent être sensibles pour certaines personnes. Sans jamais rentrer dans les détails ni faire dans la gratuité morbide, les sujets suivants sont évoqués: une tentative de suicide, la dépression, la dissociation, l'évocation de cauchemars (graphiques), un syndrôme post-traumatique. 

J’ai emménagé il y a quatre ans entre des murs chauds où j’ai fait mon nid afin de lécher mes blessures. J’ai flanqué les murs de guirlandes de couleurs, de lumières de Noël, je faisais brûler de l’encens et je méditais sur mon parquet. Des heures durant, à en perdre la conception du temps. Mes bibliothèques débordaient de livres, il y avait, en plus de mes lumières artificielles, des bougies, un lit que j’avais enveloppé de nombreux plaids, mon piano recouvert de lierre et de feuilles mortes à ses pieds. J’ai entrepris de recréer un monde à partir de ruines immenses qui étaient miennes.

Toute branlante, je suis venue me réfugier dans mon trou comme un animal se cache pour s’éteindre. Et c’était beau et cruel et solitaire. Ces deux années à regagner mon indépendance étaient si précieuses et douces qu’une partie de moi y est sans doute encore, et à jamais.

À cette époque et parce qu’on m’avait tout pris, qu’on m’avait dévalisée de toute chaleur, j’ai joué tout ce que j’ai pu, sur un coup de poker. Si j’avais eu des rubans j’aurais emballé ma chambre pour me l’offrir. Il me restait une pièce à meubler, un espace où enfoncer mes racines à nouveau. Alors je l’ai fait, et je l’ai bien fait. Je me suis consolée dans un espace bâtard de confession et de guérison. J’ai étalé mes traumatismes sur les lames de mon parquet comme on déroule un plan routier et j’ai tracé ma route et mes étapes. Plus tard, j’ai lu Bleuets de Maggie Nelson(1)aux Éditions du sous-sol, où elle évoque l’oiseau jardinier satiné. Celui-ci construit son nid sur la base de branches, de cartouches, de bouchons, de coquillages de pièces de monnaie, des objets bleu profond et indigo uniquement (je n’ai pas agi autrement qu’un oiseau aux yeux mauve, ces années-là – et ça m’allait).
La nuit je sortais sans trop de regard en arrière et j’escaladais les grilles de mes voisins pour leur voler des fleurs. Je coupais des roses, du lierre, des pervenches et j’assemblais des bouquets sauvages. Je décorais mon piano et mon plafond de plantes.
Bêtement, je voulais me crier que j’étais en vie. Et c’est à cette période, dans ce contexte d’une vie qui vacillait entre grâce et douleur, dans le format de la reconstruction du cadre et de ma propre rédemption, que j’ai connu Julien Baker.

Un aperçu de mes bouquets sauvages de 2017 dans mes archives Instagram. Cette publication contenait déjà la promesse future du titre de ce blog. Sprained Ankle, le premier album de Baker, y figure avec le titre Rejoice sur mon écran.

Je ne suis pas croyante mais j’ai toujours su que j’avais un intérêt esthétique fort pour les musiques spirituelles et religieuses. J’imagine que c’est parce qu’on y trouve des répertoires grandioses et qu’on y évoque des forces (quelles qu’elle soient) plus grandes que nous. Et ce sont des choses que l’on est voués à se dire quand nous sommes dépressifs tant la maladie nous surplombe de très haut.
Alors quand j’ai vu passer dans mon fil d’actualité à l’époque un article intitulé Julien Baker on Being Queer, Southern, Christian and Proud(2)https://pitchfork.com/thepitch/1154-julien-baker-on-being-queer-southern-christian-and-proud/, j’ai cliqué. Plus important encore, j’ai écouté, je me suis entendue m’enraciner quelque part. Et ce lieu n’a pas de nom.

Nos histoires avec nos artistes préférés ne commencent pas au moment où l’on écoute pour la première fois un album, un titre, elles ne s’ouvrent pas sur une fulgurance. Elles débutent quelque part dans les plantes que l’on coupe la nuit, dans les bougies que l’on allume et dans les coins de couvertures qui sentent la lessive. Je ne peux pas parler de mon rapport à Baker sans évoquer ces camaïeux de lumières et mon chagrin qui me dévastait en 2016. Je ne vais pas vous parler de ses techniques de reverb et de comment, techniquement, solfégiquement, elle travaille. Je ne tenterai pas de vous convaincre qu’elle est l’une des pionnières du genre indie, parce que je vais être égoïste. Pardonnez-moi.

Je me suis retrouvée face à une artiste plus jeune que mois de trois ans, lesbienne, croyante et ancienne addict (3)https://www.kexp.org/read/2018/5/24/music-heals-julien-baker-addicition-and-finding-your-place-world/. J’ai désaltéré ma peine à son eau, la nuit, dans cette chambre. Baker implore le pardon à un Dieu auquel je ne crois pourtant pas, elle le crie dans ses textes et j’avais mal de concert avec elle, de ce mal qui soigne un peu. Elle chante avec la peine de ceux à qui on arrache le cœur, et quand nous avons des tristesses jumelles, ça a l’effet d’une communion.
Cela fait quatre ans que Rejoice est la chanson que je veux pour mes funérailles. Parce qu’il s’y trouve tout ce que je veux exprimer dans un départ, de la rancœur, des regrets et de la jouissance. J’ai écouté chaque fois ce morceau avec des tremblements à son dernier couplet.

But I know there’s a God and They hear either way
When I rejoice and
Complain
Lift my voice
That I was made
And somebody’s listening at night
With the ghosts of my friends when I
Pray
Asking « Why did you let them leave
And then make me stay? » When you
Know my name
And all of my hideous mistakes

Rejoice – Julien Baker

Son premier album, Sprained Ankle, m’a accompagnée de nombreuses nuits où toutes les lumières autour de moi ne suffisaient plus à m’écarter du vide. Je suffoquais dans mon oreiller jusqu’à en voir flou, j’attendais que quelqu’un vienne me prendre dans ses bras. Et comme personne ne venait, je lançais son album, les paupières closes et je serrais mes poignets pour me signifier que quelqu’un était là.

Quelque part, j’attendais que des artistes viennent parler frontalement de ma dépression clinique et de mon syndrome post-traumatique. Je ne voulais plus d’une petite mélancolie en demi teintes et de ballades douce-amères. Il me fallait une voix qui fixe au mur ma dépendance chimique à mes médicaments, toutes ces boîtes auxquelles je m’agrippais pour ne pas sombrer, quelqu’un qui intervienne dans ces cauchemars que je n’ai cessé de faire pendant deux ans. Des enfants y mouraient sous de l’acide, je mangeais mes intestins alors que je me faisais violer, je me noyais à répétition – qui allait pouvoir venir exorciser la peine vorace et sale qui se nourrissait de moi ? Qui allait pouvoir prendre au sérieux la profonde tristesse qui me plongeait dans le noir et me faisait planifier ma mort ? Julien Baker m’a prise par les épaules et m’a mise devant le miroir, elle m’a dit de me regarder dans les moments où je n’étais pas la plus belle. Je n’avais pas besoin qu’on vienne adoucir le tableau. Je n’avais pas besoin qu’on m’assure un salut. Je voulais juste plonger ma main dans de la musique qui savait de quoi je parlais, et qui parmi les échos, me répondrait en retour.

So try to stay calm, ’cause nobody knows
The violent partner you carry around
With claws in your back, ripping your clothes
And listing your failures out loud
It’s more than the skeleton next to my coat
The black that I held in the back of my throat

Claws in your Back – Julien Baker

Conjointement au transcendantalisme paisible qu’elle m’inspire(4)https://www.instagram.com/p/B_c2vjrhYsw/, il y a des motifs qui constellent ainsi toute sa production musicale: la repentance, la transfiguration, des images fortes et sacrées. Le doute, aussi, la douleur de vivre avec ses contradictions et une haine de soi à surmonter. Et là encore, elle est venue mettre les mots. Julien Baker a sorti 2017 un deuxième album, Turn Out the Lights, et j’y vois une tristesse qui a maturé en même temps que moi, un traitement de thématiques qui a une fois de plus concordé avec mon historique. Baker évoque la répétition de cycles, du rôle que l’on joue dans nos propres destructions, dans la recherche de schémas violents et toxiques. De nos complaisances dans la solitude. Alors quand elle joue Televangelist à son orgue, je m’effondre systématiquement.

My heart
is gonna eat itself
I don’t need
Anybody’s help
It’s just me,
the vacant
and nobody else
(At least
That’s what I tell myself)

‘Cause I’m an amputee,
With a phantom touch
Leaning on invisible crutch
Pinned to the mattress
Like an insect to styrofoam
Calling out from my bedroom,
Alone

And I know
What’s in my cannibal chest
That’s been dug out like a strip mine till there’s nothing left
Hold the chorus in between my ears until I go deaf
That remind me exactly what I am every chance they get

Am I a masochist ?
Screaming televangelist
Clutching my crucifix
Of white noise and static
All my prayers are just apologies
Hold out a flare until you come for me
Do I turn into light if I burn alive ?

Televangelist – Julien Baker

Cet album est riche d’enseignements(5)Julien Baker Bravely Confronts Traumas and Fears – The New York Times et de vérités inavouables: nos démons ne sont pas à dissocier de nous-mêmes – il convient plutôt de les embrasser et ainsi les accepter comme une part sombre de nous, pour mieux aller de l’avant. Je l’ai dit, apprendre à voir les moments où nous sommes hideux pave le terrain de notre croissance et de notre noblesse. Turn Out The Lights a contenu le secret de ce qui allait être mes plus grandes avancées personnelles: ma maladie, mes traumatismes ont façonné ma manière d’avoir besoin des autres. Je ne pardonne rien de toutes les relations instables et violentes que j’ai pu vivre, je n’en prends pas le blâme. Mais apprendre à voir comment j’ai pu participer à mon sabotage m’a libérée et confiée un contrôle, une puissance d’agir.

Living with demons I’ve
Mistaken for saints
If you keep it between us
I think they’re the same
I think I can love
The sickness you made

Claws in your Back – Julien Baker

Cet héritage, je l’ai encore. Je le travaille en thérapie, longuement. Et ce deuxième album de Julien Baker en parle beaucoup (Appointments, Happy to be here), du soin thérapeutique, de la reconstruction, de la thérapie de groupe, des espaces de paroles. Ces éléments côtoient de près la place de la maladie mentale dans nos vies et nos relations aux autres. Et parce que son travail est honnête, Baker inclus tout, en témoignent les crêtes d’espoir qui surgissent çà et là.

This year I’ve started wearing safety belts
When I’m driving
Because when I’m with you
I don’t have to think about myself
And it hurts less

Hurt Less – Julien Baker

Claws in your Back, le dernier titre de l’album, répond à Go Home, le dernier titre de Sprained Ankle. Go Home a un air d’hymne religieux (le morceau se termine par une reprise de In Christ Alone(6)https://en.wikipedia.org/wiki/In_Christ_Alone et l’enregistrement télévisuel d’un prêtre). De mauvais augure et malgré ses apparences nostalgiques et douces, la chanson se termine comme suit:

And I haven’t been taking my meds
So lock all the cabinets, and send me to bed
‘Cause I know you’re still worried I’m gonna get scared again
And make my insides clean with your kitchen bleach
But I’ve kissed enough bathroom sinks
To make up for the lovers that never loved me
And I know my body is just dirty clothes
I’m tired of washing my hands

God, I wanna go home

Go Home – Julien Baker

Claws in your Back termine l’album sur le voix de Baker, implorante, qui saura faire écho à nos tentatives de suicide avortées.

‘Cause I take it all back, I changed my mind
I wanted to stay
I wanted to stay

Claws in your Back – Julien Baker

Et c’est mon cas. Le rapport que j’ai à la temporalité depuis ma dernière tentative de suicide est particulièrement différent de celui que j’ai entretenu tout le long de ma dépression. Depuis que je suis restée – que j’ai choisi de rester -, il y a quelque chose de l’ordre d’une gratitude, au milieu des reliquats de tristesse. Cette gratitude me lie à moi-même, et à ceux qui m’ont aimée et m’aiment toujours. Et c’est quelque chose de très précieux.

Je vous conseille, si vous désirez apprivoiser Julien Baker, de regarder ce magnifique live. Elle joue tour à tour du piano, de la guitare et s’accompagne parfois d’une violoniste. Ce concert est très puissant et beau, et les versions de Rejoice et de Televangelist y sont extrêmement émouvantes.

(« You’ve given me a great gift and it’s not lost on me. »)

Une parenthèse avant que nous nous quittions. Quand Julien Baker a fondé en 2018 le supergroup ironiquement nommé boygenius avec Phoebe Bridgers et Lucy Dacus, j’étais heureuse. Des femmes féministes et queer de la scène indie qui parlent des femmes qu’elles aiment, qui se soutiennent et s’admirent, ce sont des choses trop peu vues en musique.(7)À ce sujet, je vous renvoie sur ce bel article Queer and now – why the quiet ones are often the loudest, qui revient sur la nécessité d’avoir des artistes queer qui ne soient pas les plus flamboyant•es à ce sujet.

Écouter des femmes, des personnes queer, des malades, des afro-descendant•es, des prolo, ce n’est pas uniquement politique, incantatoire. Il y a quelque chose de particulièrement vivant dans les sanglots que nous n’entendons quasiment jamais autre part. Il y a une humilité(8)« One of my favorite things about performing is the inevitability of mistakes … and daily be reminded how important it is to practice mercy with yourself, and to use your mistakes as opportunities for growth, and occasions to display graciousness. » 43:50 du Pitchfork Live linké que je ne trouve pas ailleurs.
Je refuse qu’on enferme mon amour pour ces artistes dans une seule posture, politique et comptable, parce que c’est parmi elles que j’ai trouvé de la boue transformée en or – la force de prier sans la foi.(9)Il va sans dire que, même s’ils ne président pas à mon appréciation des musicien•nes évoqué•es, les positionnements politiques de ces artistes sont d’autant plus précieux et intéressants. Non pas que l’appartenance à un groupe socialement exploité mène mécaniquement à un projet social radical, mais qu’il affine régulièrement la perception du politique. À ce sujet, voir cet article où Julien Baker parle de sa chrétienté et de son lesbianisme dans un Sud des États-Unis majoritairement marqué par Trump, et comment elle y réagit.

Parce qu’avec Baker, j’apprends à me pardonner, nue face au monde dans mon propre caniveau. Pour l’anniversaire de ma dernière tentative de suicide, je vais jouer et chanter Rejoice et me dire que cette année, il n’y aura que moi qui la jouerai, aucune procession à hanter.

Je me rendrai cet hommage, je glisserai des fleurs et des prières dans mes blessures – et celles-ci n’appartiendront qu’à moi.

Références   [ + ]

1. aux Éditions du sous-sol
2. https://pitchfork.com/thepitch/1154-julien-baker-on-being-queer-southern-christian-and-proud/
3. https://www.kexp.org/read/2018/5/24/music-heals-julien-baker-addicition-and-finding-your-place-world/
4. https://www.instagram.com/p/B_c2vjrhYsw/
5. Julien Baker Bravely Confronts Traumas and Fears – The New York Times
6. https://en.wikipedia.org/wiki/In_Christ_Alone
7. À ce sujet, je vous renvoie sur ce bel article Queer and now – why the quiet ones are often the loudest, qui revient sur la nécessité d’avoir des artistes queer qui ne soient pas les plus flamboyant•es à ce sujet.
8. « One of my favorite things about performing is the inevitability of mistakes … and daily be reminded how important it is to practice mercy with yourself, and to use your mistakes as opportunities for growth, and occasions to display graciousness. » 43:50 du Pitchfork Live linké
9. Il va sans dire que, même s’ils ne président pas à mon appréciation des musicien•nes évoqué•es, les positionnements politiques de ces artistes sont d’autant plus précieux et intéressants. Non pas que l’appartenance à un groupe socialement exploité mène mécaniquement à un projet social radical, mais qu’il affine régulièrement la perception du politique. À ce sujet, voir cet article où Julien Baker parle de sa chrétienté et de son lesbianisme dans un Sud des États-Unis majoritairement marqué par Trump, et comment elle y réagit.

2 Comments

  1. J’ai peur d’écouter parce que ça a l’air trop puissant pour la petite coquille vide et tremblante que je suis. Par contre tes mots là, ils beaux et terribles et je t’envoie une gratitude immense de nous les avoir livrés. Ils ont résonné en moi avec la force d’une cathédrale, j’en suis encore bouche bée.

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