La musique, pour contrer l’urgence #1

L’écriture de cet article s’est imposée à moi de manière spontanée dans un contexte particulièrement complexe qui est celui du confinement. Il y a, de toute évidence, beaucoup à dire sur cette période – inédite, pour la plupart d’entre nous. Renforcement des dispositifs de contrôle de l’État policier, violences atroces commises par la flicaille qui pioche de plus en plus dans le répertoire colonial pour s’en prendre aux populations racisées et précaires, gestion catastrophique de la crise sanitaire…
En attendant de pouvoir me plonger concrètement dans des modes d’organisations collectives pour répondre aux circonstances qui sont les nôtres, de pouvoir mettre en place de nouveaux chantiers de luttes, je tente aussi de m’apaiser comme je le peux. C’est-à-dire que de toute évidence, il n’y a pas d’autres choses qui pourront mieux me calmer (paradoxalement) que de me consacrer à une riposte collective et organisée. C’est en tout cas quelque chose que j’envisage de façon plus pérenne que des stratégies individuelles, immédiates.

Mais c’est dans ce genre de stratégies immédiates que l’on peut, précisément, trouver un point de sauvegarde, un écrin de quelques minutes pour se protéger au plus vite. Et parfois, nous en avons besoin. En ce sens, la littérature, les jeux vidéo et la musique viennent nous entourer et nous consoler dans nos blessures.

J’avais en tête, depuis un moment, de faire une série d’articles sur la musique. Je passe mon temps à déplorer l’absence de visibilité des femmes dans les milieux musicaux, qu’ils soient de la critique musicale, des professionnels, de l’ingénierie du son… À ce sujet, comme je l’avais linké dans mon premier article sur les recommandations culturelles, je vous invite à écouter le podcast « En musique, les hommes donnent le la« , qui fait un tour exhaustif du rapport genré à la musique. Et aussi cet article, que je recommande à nouveau, justement intitulé « Pourquoi ta meuf ne parle jamais de musique avec toi. »

Tout ça pour dire qu’étant musicienne, mélomane et ayant des connaissances à ce sujet, il était important pour moi de contribuer à mon échelle et d’ouvrir le bal de ces recommandations musicales.

De manière régulière, je vous proposerai des compilations d’albums, d’EP ou de simples titres, découvertes ou particulièrement appréciées durant ce confinement (et même après, qui sait).

Parallèlement à ces articles, j’ai d’ores et déjà ouvert une playlist qui sera renouvelée tous les dimanches, à durée variable, avec mes découvertes du moment. Pour des raisons de temps et de longueur, tous mes coups de coeur ne seront pas vus en détail dans chaque review, je vous invite donc à vous y abonner et y jeter un œil de vous-même en fin d’article.

Ah, et qu’on se le dise tout de suite: sans vraiment qu’il s’agisse d’une volonté délibérée de ma part (même si ce n’est pas pour me déplaire), j’écoute en énorme majorité… des femmes. Je n’exclus pas la présence d’artistes masculins dans ces articles mais mon but est évidemment de faire connaître des artistes féminines trop souvent laissées dans l’ombre alors qu’elles produisent des sons incroyables. Mais écoutez, je reste aussi une fan des Cure et des Pink Floyd, alors nous ne sommes pas à l’abri d’écouter… des hommes… (yikes).

On est parti•es ? Voici mes découvertes musicales des dernières semaines !

Snail Mail
Habit (2016)

Genres: lo-fi, indie rock, soft punk avec légères inspirations riot grrrls
Mood: mélancolie, lassitude, teenage angst

Haven’t felt right in a week
And I’m thinning out
And it hurts bad
I gotta get
back

Je vous la fais courte, Lindsey Jordan, qui est à la tête du projet Snail Mail a sorti cet EP de 30 minutes quand elle avait 16 ans. Pas étonnant qu’on trouve des inspirations très riot grrl dans sa production et une énergie adolescente et féroce qu’on croirait encore fermement enracinée dans les 90s. Jordan arrondit les angles pour son audience récalcitrante aux tonalités trop punk en injectant dans ses titres ce qu’il faut de mélodies mélancoliques, et des riffs plus proches de l’indie rock de Local Natives que du grunge de L7.

C’est une parfaite introduction à son travail de plus gros calibre, mieux ficelé qu’est son album Lush. Clairement, Habit a fait partie de mes meilleures surprises en ces temps de confinement: c’est entêtant comme il faut, et ses sonorités sont suffisamment déprimantes pour que ça corresponde à l’humeur de ces derniers jours, sans que l’on se retrouve happée dans une tristesse abyssale.

Tricot
T H E (2013)

Genre: math rock, alternative
Mood: énergique, doux-amer, bon pour se la péter en soirée

感情の色を重ね 私はいつも汚れた

衝動の波にのまれないように 私はいつも逃げた

I always get contaminated by overlapping colors of emotions
I have always escaped from being swallowed by the waves of impulse

Sans en être une fan éperdue, j’aime beaucoup le math rock. Pour ceux et celles qui ne savent pas ce que ce courant désigne, le math rock est un genre de rock (duh) à la structure rythmique atypique et irrégulière. Beaucoup de mélomane et de musiciens (mecs) adorent se la péter avec le math rock parce que ça donne un bon prétexte pour étaler des connaissances complexes en rythmiques.
Je vous rassure, vous n’avez pas besoin de savoir retranscrire la cellule rythmique d’un morceau pour l’apprécier. D’un autre côté, je pense que c’est *aussi* un super genre pour informer son oreille, même si ça peut paraître (à raison) très chargé, je n’en recommanderais donc pas une écoute constante (mais après vous faites bien comme vous voulez, je ne suis pas votre reum’).

Je dis peut-être des bêtises mais il me semble que le Japon abrite plein de groupes très cool de math rock. (je pense à l’excellent LITE, par exemple). Ici, je me suis surtout penchée sur tricot, composé quasi exclusivement de musiciennes qui envoient du bois. Mais surtout parce qu’en dehors de ses façades exigeantes, le groupe propose aussi tout simplement de très beaux morceaux: artsick est d’une tristesse infinie. Et je pense que c’est ce qui m’a plu chez tricot, c’est que la forme ne se fait pas au détriment du fond, des paroles, de l’émotion, et c’est assez rare dans ce genre pour être noté.

Clairo
Immunity (2019)

Genre: indie, lo-fi, dreampop mais tournée minimaliste
Mood: rêveur, fin de matinée ensoleillée, douceur

I met you by surprise
You were hangin’ out all the time
But you know you saved me from doin’
Something to myself
that night

Clairo arrive à transmettre des matinées gorgées de soleil dans ses morceaux. Elle me fait parfois penser à une de mes artistes préférées, Julien Baker, dans la simplicité de ce qu’elle veut dire (qui cache pourtant, souvent, les pensées les plus complexes). À la différence de cette dernière, Clairo n’hésite pas à utiliser des beats empruntés à des genres un petit peu plus electro voire r’n’b, et trahit l’acoustic à l’envie.

Sans révolutionner le genre ou renverser le paysage musical actuel, Immunity nous offre un album tout en modestie et en douceur, pour buller dans nos appartements en temps de confinement sans trop trop avoir le blues (mais un petit peu quand même, juste ce qu’il faut pour mettre du piquant). Il se renouvelle suffisamment en sonorités pour être parfaitement agréable sans être répétitif. Un pur album de printemps, ni plus ni moins.

girl in red
chapter 2 (2019)

Genre: rock, bedroom songs, indie, singer songwriter
Mood: gay, énergique, colérique, GAY, GAYYYYY

I need
to be
alone
or i’m
gonna lose
my shit

Oui alors je triche. Je connais girl in red depuis ses débuts, quasiment, mais je profite du fait qu’elle ait sorti un nouveau titre il y a quelques semaines pour me dire que ça compte… ? De toute façon je sais ce que je veux. Voilà.

Si vous ne connaissez pas girl in red je ne sais pas ce que vous avez fait de votre temps sur internet. Cette Norvégienne est un phénomène, désormais en tête de file (et à raison !) de toutes ces artistes qui se sont faite connaître à partir de la musique qu’elles uploadaient, toutes seules dans leurs chambres (c’est aussi le cas de Clairo, qu’on a vue il y a deux minutes).
Marie Ringheim est donc une jeune femme de 20 ans, ouvertement lesbienne depuis quelques années, qui fait des morceaux avec trois bouts de ficelle, une très forte connaissance de ce qui se fait dans le rock et de ce qu’on a envie d’entendre. Parfait produit d’internet, elle lâche des chansons à l’envie sur Spotify sans se soucier de les regrouper dans une structure d’album cohérent (pour le moment). Elle a bien rassemblé plusieurs de ses titres sous l’égide d’EP, comme chapter 2 dont je suis en train de vous parler. Mais il vous faudra fouiller Spotify ou YouTube pour prendre connaissance de ce qu’elle produit, car on l’a compris: Ringheim fait ce qu’elle veut, et quand elle veut. Et c’est ce qui rend sa musique si attachante et forte.

Allant de ballades amoureuses (watch you sleep.) à des complaintes qui convoquent beaucoup de thèmes que nous autres femmes queer connaissons bien (i wanna be your girlfriend), Ringheim ne se prive de rien. Ni même de faire des morceaux qui déboîtent (bad idea !, dead girl in the pool.), bien entendu. De bon gros riffs, de la reverb’, des jeunes femmes désœuvrées et queer qui en ont ras le cul: c’est l’univers de girl in red et vous auriez franchement tort de passer à côté tant elle va déterminer (et détermine déjà) la musique telle qu’on la fait désormais sur internet.

Let’s Eat Grandma
I’m all ears (2018)

Genres: art pop/dream pop, psychédélique, experimental, synthpop
Mood: nocturne, empowerment, onirique

It’s just the necessary price you pay
If you listen to your instincts
I don’t wanna cast it in concrete
And then it hits me
again

Que se passe-t-il quand deux jeunes filles britanniques Rosa Walton et Jenny Hollingworth, amoureuses de pop, apprennent à maîtriser avec brio les synthés, de bons claps et des voix reconnaissables entre mille ? Il se passe qu’elles nous offrent Let’s Eat Grandma, et ça a la saveur musicale d’un immense coup de foudre. Quand j’ai commencé à écouter leur travail, j’ai comme été frappée sur place par le calibre de leurs morceaux et de leurs structures mais aussi de leur production.

Dès lors, il ne paraît pas étonnant de lire que leur premier album, I, Gemini (2016) est sorti quand elles avaient 17 ans, sur un répertoire de chansons qu’elles ont commencé à écrire depuis leur 13 ans (décidément, cet article est placé sous le signe de jeunes femmes qui sont talentueuses de ouf). I’m All Ears est parfumé de génie et de précocité, et je peux honnêtement dire que je n’ai rien entendu de pareil. C’est un croisement magnifique entre CHVRCHES, Chromatics et M83. C’est comme une petite sœur de Carpenter Brut – lui est un beauf un peu gênant qui parle très fort et fait tout le temps les mêmes blagues salaces, elle est timide mais brillante et fait sa vie dans sa tête.
Il est délicat de décrire convenablement l’expérience musicale qu’elles ont su m’offrir lors de ma première écoute. Je n’avais pas l’impression d’entendre des opportunistes cherchant à surfer sur la vague d’une synthwave moite, vue et revue. Et je pense qu’elles le doivent en partie à leur envie, très visible, d’expérimenter dans leurs ballades, sans regard en arrière et sans honte d’embrasser la pop pour autant. Ainsi, nous accueillons l’outro de Falling into me et ses saxophones les bras grands ouverts. Leur track de cloture, Donnie Darko, une des perles de cet album (qui ne les compte plus), ravira les amatrICES de synthés bien dosés dans une magnifique escalade de 11 minutes. Let’s Eat Grandma réussit l’exploit de nous faire miroiter un apex de leur album à chaque morceau. Et ça, ce n’est pas rien.

En bref, à à peine 20 ans, les voilà qu’elles s’approprient l’art pop (mais si, vous savez, ce sous-genre musical qui compte aussi bien Björk que Kate Bush ou St Vincent !). Nous voici soulagées: la relève est résolument assurée.

Il est temps de nous quitter, je vous transmets avec beaucoup de plaisir la playlist conjointe à ce format d’article, qui sera renouvelée régulièrement (je me mets le dimanche comme mémo mais jetez-y un oeil de temps à autre, il n’est pas sûr que je reste fixe dans mon renouvelement !). Je vous encourage à mettre de côté les titres / artistes qui vous plaisent car chaque playlist repartira de zéro.

J’espère que ce format d’article vous aura plu. Je suis extrêmement heureuse de pouvoir parler de musique, d’être une femme qui parle de musique et de faire connaître toutes ces artistes talentueuses. N’hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé de toutes ces belles tracks, et à la revoyure !

3 Comments

  1. Merci pour cet article ! Je tourne en boucle avec toujours les mêmes chansons dans mes playlists et ça commençait tout pile à m’agacer. J’ai été musicienne pendant des années mais j’ai laissé tomber la pratique des instruments et l’entraînement de l’oreille. Je vais prendre beaucoup de plaisir à écouter tes playlists pour découvrir de nouvelles choses et peut-être renouer avec cette partie de moi.

  2. Ahah j’ai beaucoup ri en lisant « Mood: gay, énergique, colérique, GAY, GAYYYYY ». Mais est-ce que c’est gay ? 🤔😆

    C’est très cool cette liste de recos, je ne connais RIEN, alors autant te dire que je kiffe d’avance la vibe avec moi-même.

    Comme toi, la musique, qui m’est toujours essentielle, s’avère indispensable en cette période de confinement. Elle canalise mes angoisses, ma tristesse, mes peurs… Un peu comme une armure invisible.

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