Dans les murmures, les intervalles

C’est aussi contre ma propre urgence que j’ai voulu déclamer qu’il me fallait faire un pas en arrière. La porosité de nos quotidiens et des véritables dégâts du capitalisme est telle que ce crédo (titre d’un recueil du poète américain Frank O’Hara) me revenait en tête, perpétuellement.

Je suis une fille d’Internet, avec une (très grande) éducation de forumiste. À 10 ans j’écumais déjà des forums, des chans IRC. J’ai tenu de longues, très longues correspondances épistolaires, sur papier ou par mail. J’ai eu une grande activité sur Twitter, que j’ai fini par cesser définitivement, car je finissais par y voir plus de désavantages que de bénéfices. Je continue de streamer et de favoriser des échanges longs et construits, sur des plateformes telles que Discord.

J’ai continué à être bavarde, malgré tout, sur Instagram. J’ai un Tumblr. Je note tout ce que je peux dans des cahiers, ou des brouillons de SMS. Je bafouille des pistes de pensée en stream, entre deux games.

J’ai fini par être morcelée.

Malgré moi, j’ai reproduit ce que je condamnais de plus en plus vivement sur Twitter  – une culture de l’immédiateté, une course aux bons mots, qui stérilisait peu à peu mon amour d’une pensée plus réfléchie, moins urgente, qui a heureusement continué à être nourrie par mon statut (et mon privilège) universitaire. Je ne voulais pas perdre ça, au gré du vent, au fil des dispersions sur différents morceaux d’internet ou de bouts de papier.
Je ne voulais pas non plus perdre cette habitude du journal, où l’on consigne nos états d’âme et nos rages et les titres de bouquins qui nous plaisent.

J’ai voulu tout réconcilier.

J’ai très à cœur l’élaboration, par nous-mêmes, de nos pensées critiques et de nos goûts. Cette formulation est un effort, elle demande un déroulement de pensée, la déplier jusqu’au bout, oui, et ça demande parfois de se heurter à nos propres limites et contradictions, mais c’est un exercice que j’ai toujours aimé encourager auprès des miens, de mes proches, de mes étudiant-e-s, et auprès de moi-même. Ça ne veut pas dire une pensée juste. Ça ne veut pas dire une pensée plus valable ou plus légitime qu’une autre. Ça veut juste dire quelque chose qui me ressemble, qui centralise avec plus d’apaisement et de recul ce que je peux laisser derrière moi, çà et là, sans me retourner.

J’ai envie de parler de politique (car comment pourrais-je faire autrement ?), de littérature, de jeux vidéo, de questionnements, de ma dépression aussi, de l’intime qui tremble. J’ai envie de les partager, de construire des pensées, des interrogations communes.

Méditer dans l’urgence, et ne jamais décolérer pour autant.

J’ai envie de récupérer tout ce que j’ai pu faire glisser dans des murmures et des intervalles.

Oui, je crois bien que c’est ça, ce qui me ressemble. 

5 Comments

  1. Merci, je pense que je retirerais un grand plaisir à te lire et peut être partager des idées, pour ma part, je vis avec des crises d’angoisses omniprésente.
    j’espère te lire très tôt.

    Atior74

  2. J’avais lu ce billet dès que tu l’as publié, grâce à Irène/La Nébuleuse qui l’avait partagé tout de suite. Je ne te connaissais pas du tout, du coup je n’avais aucun a priori ni aucune attente. Peut-être est-ce ça, ou simplement le plaisir de lire une « nouvelle » plume, mais ce billet m’a marquée.

    Je trouve que tu réussis l’exploit d’exprimer en peu de mots une problématique complexe. Expliciter les intervalles de son soi numérique, les subtilités entre chaque facette, le pourquoi du comment certains choix de plateformes, de sujets, de formats… Tout cela prend d’habitude des pages et des pages. De mon côté, cela fait bientôt 20 ans que je m’interroge à ce sujet, et je n’ai toujours pas trouvé le fin mot de l’histoire.

    « J’ai fini par être morcelée. » 5 petits mots qui résument à la perfection l’enjeu du blog, et le plaisir à y poser ses bagages, aussi. Cette étrange satisfaction de commencer un blog tout neuf, comme un carnet de route que l’on apprivoise tout juste alors qu’il est probable qu’il nous accompagne longtemps, comme un véritable confident.

    1. Je réponds bien plus tard mais merci pour ce joli commentaire. C’était important pour moi je pense, d’exposer à la fois un côté politique et intellectuel, mais qui rejoint de toute part l’intime et le soi… je crois que ça englobe bien ce que je souhaitais transmettre et tu l’as très joliment mis en mot.

      A très vite, Marie <3

  3. Ce morcellement dont tu parles, ce besoin de revenir aux sources, je l’ai ressenti aussi sur mon blog. Avec la furieuse rapidité d’internet, j’avais oublié et délaissé ce qui me plaisait au départ dans l’idée de tenir un blog. Après beaucoup d’heures de réflexion pour comprendre pourquoi c’était parti en c***, j’ai repris la main et du coup le plaisir est revenu ^^

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